10 juillet 2014 ~ 0 Commentaire

Martin de l’eau, Olivier du feu

 

Histoire sans morale pour enfants avertis

 

En ces temps là vivaient dans une fermette normande le père et la mère Lecointre, qui avaient deux fils nommés Martin et Olivier. Ils étaient jumeaux, mais nul ne l’aurait deviné tant ils étaient différents. Depuis sa naissance Martin était un garçon sage et éveillé, souriant à chaque instant. Pour le malheur de ses parents, Olivier naquit  chétif, l’œil fuyant, et il était toujours de mauvaise humeur. Martin était aussi blond qu’Olivier était brun. On aimait donc Martin et on ne se préoccupait pas d’Olivier. Mais ce qui différencia les deux frères au fur et à mesure que les années passaient, ce fut leurs passions : Martin était l’ami de l’eau, Olivier était l’ami du feu.

Avant même de savoir marcher et parler, quand la mère de Martin le mettait dans son bain, il riait et babillait, jouait avec les gouttes qui perlaient sur sa peau. Devenu petit garçon, il ne quittait pas le petit ruisseau qui traversait le village, où il faisait naviguer des coquilles de noix et des radeaux qu’il fabriquait de bric et de broc. Il préférait par-dessus tout construire un barrage et regarder l’eau se répandre sur les rives, au grand dam des lavandières qui voyaient le niveau de l’eau diminuer dangereusement à l’heure de laver les draps. Devenu jeune homme, Martin Lecointre avait délaissé le ruisseau pour apprivoiser l’eau de la rivière  au débit plus conséquent, qui sourdait le long du village. Un matin, assis sur le bord de cette rivière, il avait tendu une baguette de bois au dessus de l’eau et lui avait ordonné : « Lève-toi. » Et on avait vu un filet d’eau se dresser jusqu’à l’extrémité de la baguette. Quelques jours après, c’était un spectacle où des vagues entières montaient, s’entremêlaient et brillaient de mille étincelles dans les rayons du soleil. Puis elles retombaient dans un vacarme digne des plus grandes chutes. Mais passé l’émerveillement, on entendit bientôt dans le village :

- C’est un sorcier !

- Martin n’est pas humain.

- Il apportera le malheur sur la Terre.

- C’est le fils de Diable !

On lui lança des cailloux et partout où il se rendait, on le chassait. Il ne quitta alors plus la maison de ses parents où il vivait encore avec Olivier.

Pendant toutes ces années où Martin domptait l’eau, Olivier, quant à lui, vivait de sa fascination pour le feu, blotti contre la cheminée été comme hiver, le tisonnier à la main. Devenu jeune homme, d’une étincelle Olivier avait appris à faire un grand brasier en un instant. A force d’entraînement, il saisissait les tisons à pleine main sans jamais se brûler. Les parents Lecointre ne le quittaient jamais des yeux, de peur qu’il ne mettre le feu à la maison, ou qu’il ne s’enflamme lui- même.

Dans le village on murmurait :

- Pourquoi ne voit-on jamais Olivier ?

- Pourquoi sa mère le cache-t-elle ?

- Elle ne le cache pas, elle le tient à l’œil. Si Martin a apprivoisé l’eau, il paraît qu’Olivier a apprivoisé le feu !

- Décidément, ces deux enfants sont fils de Diable !!!

Les années passant, les villageois n’adressèrent  plus la parole  aux parents Lecointre et à leurs « fils de Diable ». Quand le père allait aux champs on lui lançait aussi des cailloux en l’insultant, on arrachait ses cultures. On n’achetait plus les œufs et les légumes de la mère Lecointre. On ne leur vendait plus de lait. Il fallut vivre en autarcie, la misère s’installa en une année.

Cependant, dans l’esprit du père Lecointre, c’est la colère et la rancœur qui s’installèrent. Le jour des vingt-cinq ans de ses fils, que l’on ne fêta pas, il décida de se venger de tous ceux qui l’avaient réduit à tant de pauvreté. Il attendit la nuit et alluma un flambeau. Si quiconque avait suivi à cet instant le père Lecointre, il aurait pu l’observer se rendant dans chaque maison, dans chaque ferme, dans chaque étable et dans chaque grange du village, ma foi peu nombreuses. Quiconque l’aurait suivi, aurait vu le père Lecointre enflammer chacune d’elles. Mais personne ne suivit le père Lecointre ce soir-là.

L’alerte fut rapidement donnée. Les villageois s’affolèrent, crièrent au feu, tandis que le curé de la minuscule église sonnait l’unique cloche à toute volée. Bon an mal an, on organisa une chaîne de seaux, qui depuis le petit ruisseau, qui depuis la grande rivière. Mais le feu courrait plus vite que les villageois et gagna la fermette de la famille Lecointre. Devant la peur et les cris  de désespoir de ses parents, Martin dévala vers la rivière et lui ordonna, tendant ses bras vers le ciel : « Réveille-toi et éteint le feu ».

La rivière se souleva, se sépara en autant de jets qu’il y avait de fermes et de maisons en flamme, et tous les villageois virent de grands arcs d’eau passer par-dessus les arbres  de la rivière et venir éteindre chaque foyer. Quand il n’y eut plus une étincelle, Martin ordonna à l’eau de rentrer dans son lit, et la rivière reprit son cours paisible. On entoura aussitôt Martin en chantant, en dansant, le félicitant d’avoir évité que le village ne finisse en cendres. On scandait des hourras à qui mieux mieux : « Vive Martin ! Vive Martin ! »

Quand soudain une vieille femme s’écria :

- Où est Olivier ? Il se cache parce qu’il a mis le feu !

Une autre reprit :

- Mort à Olivier, fils de Diable ! Mort à Olivier !

Le père Lecointre, pris de remords devant l’injustice, voulut se dénoncer. Mais la foule courrait déjà vers la fermette pour lyncher son fils.

Cependant personne ne trouva Olivier. Il avait entendu les cris des villageois et s’était enfui. On ne le revit jamais.

Depuis ce jour les parents Lecointre vivent avec Martin, devenu un héros, dans la fermette qui, comme les autres habitations,  n’avait pas subi trop de dégâts. On laissa Martin jouer au chef d’orchestre avec la rivière, on acheta à nouveau les œufs et les légumes de la mère Lecointre. On leur offrit le lait. On aida même le père Lecointre aux champs. La famille ainsi privée d’Olivier devint riche et heureuse, et le père Lecointre ne se dénonça jamais.

©Margine

Sur une idée de Pascal Perrat

http://www.entre2lettres.com/

 

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